L’ulcère gastrique équin
L’ulcère gastrique est une maladie extrêmement courante chez les chevaux : en moyenne 60% des chevaux sont concernés (> 90% chez les chevaux de sport et de course, >30% chez les chevaux d’élevage, >60% chez les chevaux de loisir, >60% chez les chevaux féraux).
On distingue deux types d’ulcères, en fonction de leur localisation : l’ulcère squameux (très fréquent, 50 à 100% des chevaux atteints) et l’ulcère glandulaire (moins fréquent, 3 à 65% des chevaux atteints).
L’estomac du cheval est placé sur un axe vertical : la portion glandulaire, qui produit l’acide gastrique, est épaisse et très protégée de l’acidité, tandis que la portion squameuse est plus fine et plus fragile face à l’acidité du contenu gastrique.
Le cheval produit de l’acide chlorhydrique en continu dans l’estomac, mais il ne produit de la salive (basique, qui tamponne ou compense l’acidité) que quand il mastique. On comprend donc qu’il est facile de perturber l’équilibre physiologique et de provoquer l’apparition d’ulcères chez les équidés…
En théorie, le contenu gastrique est censé rester dans le fond de l’estomac et l’acidité est tamponnée par la protection des glandes de la partie glandulaire, la salivation et le bol alimentaire.
En pratique, et chez les chevaux domestiques comme chez les chevaux féraux, il arrive que le contenu gastrique soit plus acide que prévu et/ou remonte le long des parois (quand le cheval galope, saute, fait un écart, se cabre…) et que l’acidité attaque alors la muqueuse squameuse. Cela crée une plaie, un trou dans la muqueuse : un ulcère squameux.
En théorie, le fond de l’estomac est très protégé contre l’acidité : la muqueuse glandulaire est épaisse et endurcie par de la kératine, elle produit aussi du mucus et des bicarbonates (molécules basiques) qui vont tamponner l’acidité du contenu gastrique.
En pratique, une diminution de la production de mucus et de bicarbonates, l’absence prolongée de salive et de fourrage, l’augmentation de l’acidité par d’autres facteurs… peuvent entraîner une fragilité de la muqueuse glandulaire, malgré toutes ces barrières. Quand l’acidité gastrique est plus forte que les tampons, un trou peut se créer dans la muqueuse et cela donne un ulcère glandulaire.
Contrairement à ce qui est couramment dit, les anti-inflammatoires utilisés aux doses cliniques ne favorisent pas l’apparition d’ulcère : c’est leur surdosage ou leur administration sur un cheval en jeun, qui peuvent provoquer un ulcère glandulaire chez le cheval.
Il est difficile de diagnostiquer un ulcère gastrique sans utiliser un endoscope (caméra qui rentre par la bouche et descend dans l’estomac). Les signes cliniques sont non-spécifiques et l’aide d’un vétérinaire est souvent nécessaire pour poser un diagnostic fiable et choisir une stratégie thérapeutique (différente selon le type d’ulcère).
Cependant, on peut soupçonner un ulcère si le cheval a un mauvais état général (amaigrissement, mauvais poil, pas de muscles), une baisse d’appétit ou des marqueurs de douleur lors de la ration de concentré, des coliques à répétition, des comportements de douleur (agressivité, hypervigilance entre autres)…
Le premier traitement des ulcères est environnemental et préventif, afin de limiter leur apparition (ou réapparition).
Pour l’ulcère squameux, voici les points de vigilance :
- Fourrage : pas de période de jeûne prolongé, ne jamais un laisser un cheval sans fourrage plus de 4h ; si le fourrage est rationné le distribuer par intervalles de 6h au plus ; ne jamais donner que de la paille (pas plus de 50% de la ration de fourrage) ;
- Ration : pas plus de 2 g/kg/jour d’amidon (et 1 g/kg/ration), soit maximum 1 kg/jour d’amidon pour un cheval de 500 kg ; pas d’orge dans la ration ;
- Accès illimité à de l’eau ; ne pas utiliser d’électrolytes en seringue ;
- Exercice : un exercice intensif est associé à l’apparition d’ulcères, en particulier si aucun fourrage n’est donné 30 minutes avant ;
- Transport : un transport de plus de 4h augmente significativement les risques d’ulcère, et il est recommandé de donner du fourrage avant les transports courts, comme pour l’exercice ;
- Vie au box : la vie au box est associée aux ulcères, notamment par la corrélation avec le rationnement des fourrages (pouvant entraîner un jeun régulier) et l’exercice intensif (chevaux de sport) ;
- Le stress et les comportements sont associés aux ulcères, probablement par la corrélation avec les autres facteurs mentionnés ci-dessus.
Pour les ulcères glandulaires, tous les points ci-dessus doivent être pris en compte, avec en plus :
- La luzerne hachée peut irriter la paroi glandulaire (contrairement aux granulés de luzerne qui participe à tamponner l’acidité) ;
- La vie solitaire (contact sociaux au fil uniquement) augmente les risques d’ulcères ;
- L’exercice, quelles que soient son intensité et sa durée, plus de 4 jours par semaine, favorise l’apparition d’ulcères glandulaires (x10) ;
- La méthode d’entraînement sportive peut avoir un impact sur les ulcères (peu de précisions disponibles, c’est peut-être corrélé à d’autres facteurs comme le mode d’hébergement et l’alimentation) ;
- Multiplier les cavaliers (plus de 3) augmente les risques d’ulcères glandulaires.
Ainsi, pour un cheval sportif, même à un niveau loisir, il est essentiel d’assurer un mode d’hébergement et une alimentation adaptée, en plus d’adopter quelques gestes préventifs comme donner une ration de fourrage ou de granulés de luzerne 30 min avant une séance de travail.
Il est intéressant de noter que les chevaux ayant du sable dans le côlon ou ayant fait une colique de sable dans le passé sont moins susceptibles d’avoir un ulcère squameux… Un mal pour un bien !
En cas d’ulcère avéré, un traitement médicamenteux peut être proposé :
- L’oméprazole est un inhibiteur de la pompe à protons (IPP) : il diminue la production d’acidité dans l’estomac et augmente le pH du contenu gastrique pour permettre aux muqueuses de cicatriser. L’oméprazole est plus efficace quand il est donné à jeun, mais il ne faut jamais dépasser 4h de jeûne chez le cheval, donc c’est un jeu d’équilibriste pour pouvoir choisir le bon moment… L’oméprazole est indiqué dans tous les ulcères, c’est le traitement de première intention. Il peut aussi être utilisé en dose unique en prévention, avant un long transport ou un jeûne chirurgical par ex.
L’oméprazole ne doit pas être utilisé en continu : le risque de fracture osseuse et de diarrhées est augmenté, en plus d’augmenter le risque de colique en cas de co-administration avec d’autres médicaments.
Il existe plein d’IPP chez l’humain, mais seul l’oméprazole est autorisé chez les chevaux en France. Une ordonnance est nécessaire pour obtenir de l’oméprazole en quantités suffisantes pour le traitement d’un ulcère. - En cas d’inefficacité de l’oméprazole, on peut utiliser d’autres molécules qui vont diminuer la production d’acide gastrique (anti-H2 comme la ranitidine) ou qui vont tamponner l’acidité existante (anti-acides comme les sels d’aluminium, connu sous le nom Phosphaluvet). Leur efficacité est globalement inférieure à l’oméprazole.
- Le sucralfate est indiqué en association avec de l’oméprazole en cas d’ulcère glandulaire : il a un effet barrière sur la muqueuse glandulaire et aide à la cicatrisation.
Le sucralfate est disponible sans ordonnance en pharmacie. Cependant, il est souvent manquant, car la production du médicament ne permet pas de combler tous les besoins. - Le misoprostol permet d’augmenter la production de bicarbonates et donc d’aider à la cicatrisation des ulcères glandulaires. Cependant, c’est un médicament abortif et qui peut provoquer des gênes digestives : ce n’est donc pas un médicament de première intention.
Dans tous les cas, à l’arrêt du traitement, un rebond de l’acidité gastrique peut être observé pendant 48h. Ainsi, dans les deux jours suivant la fin du protocole, il est essentiel que toutes les mesures préventives non-médicamenteuses soient correctement appliquées, avec un fourrage à volonté, pas d’exercice intense, pas de transport. Autrement, les ulcères peuvent revenir à leur niveau d’avant traitement en seulement 3 jours… Et il faudra tout recommencer.
Les compléments alimentaires ne doivent pas être utilisés en traitement lors d’ulcères avancés, car leur efficacité est limitée ou non prouvée et leurs effets négatifs non recensés. En dehors de certaines exceptions très limitées, il est préférable de les introduire en prévention si on le souhaite, en plus des facteurs environnementaux évoqués plus haut.
Les compléments reconnus en prévention chez le cheval sont (par ordre de sérieux des preuves) :
- l’huile végétale riche en omégas 3 (de préférence EPA/DHA, sinon ALA, bon niveau de preuve surtout pour diminuer l’amidon d’une ration très calorique),
- le complexe pectine-lécithine qu’on retrouve dans la pulpe de betterave (bon niveau de preuve),
- la levure Saccharomyces cerevisae quand on donne une ration riche en amidon (moyen niveau de preuve),
- la réglisse à hautes doses (17,6 mg/kg/jour, faible niveau de preuve),
- du soja fermenté puis pasteurisé, ou un extrait de riz fermenté (faible niveau de preuve),
- de l’Aloe vera à hautes doses (17,6 mg/kg/jour, faible niveau de preuve),
- de l’argousier à hautes doses pour les ulcères glandulaires (faible niveau de preuve).
Globalement, tous les compléments recensés ne peuvent pas compenser des conditions environnementales délétères : cela doit donc rester le premier et le principal lever d’action.
Il est important de noter que malgré les progrès récents, la recherche continue de se pencher sur les mécanismes, les causes et les traitements des ulcères gastriques chez le cheval. Les données présentées ci-dessus sont amenées à être révisées en cas d’avancées significatives des connaissances, notamment sur les compléments.



