Avez-vous déjà pris le temps de regarder l’étiquette des compléments que vous achetez ?
Entre ce qui y est écrit et la réalité des données scientifiques… Il y a parfois un monde !
Pour ce troisième épisode, on revient aux chevaux avec un complément pour les ulcères gastriques qui est couramment utilisé en remplacement de l’oméprazole.
J’ai “disséqué” sa composition et j’ai étudié les données scientifiques derrière les ingrédients.
Regardons ensemble en détail ce qui se cache derrière cette étiquette !
La réglementation

Les aliments complémentaires pour animaux sont régis par le règlement CE 767-2009. Il définit ce qui peut être incorporé dans les aliments, mais aussi ce qui doit être noté sur l’étiquette du produit. Une version plus digeste de ces recommandations a été éditée par la FACCO et la FEDIAF.
Le premier principe d’étiquetage indique qu’un produit ne doit pas induire en erreur sur « sa nature, son mode de fabrication ou de production, ses propriétés, sa composition, sa quantité, sa durabilité et les espèces animales ou catégories d’animaux auxquelles il est destiné », ou « en attribuant à l’aliment pour animaux des effets ou des caractéristiques qu’il ne possède pas » (les allégations).
Ces allégations doivent être « objectives, vérifiables » et le fabricant doit pouvoir fournir « une preuve scientifique de l’allégation ». Un acheteur qui doute de la véracité de ces allégations est en droit d’effectuer un signalement auprès de l’autorité compétente (en France, la DGCCRF). Cependant, il est interdit de faire une allégation de « prévention, de traitement ou de guérison d’une maladie », qui est exclusivement réservée aux médicaments ou dispositifs médicaux vétérinaires.

Dans notre cas, le complément respecte globalement la réglementation sur le site de son fabricant. Cependant, des sites revendeurs sont beaucoup plus généreux dans leurs allégations, reflet de la confiance qu’y placent bon nombre d’utilisateurs.
Efficacité et allégations

Le complément est composé d’huile de nigelle (quantité inconnue, estimée entre 3,2 % et 10 %), de fructo-oligosaccharides (FOS, environ 1 %) et d’argiles (plus de 20 %), ainsi que d’autres ingrédients n’ayant aucune activité recensée dans l’ulcère gastrique du cheval (dont environ 60% d’eau).
Pour soutenir son allégation de « confort gastrique », le fabricant inclue un encart d’explications présenté ci-dessous.

Huile de nigelle

L’huile de nigelle (Nigella sativa ou cumin noir) est une huile grasse obtenue à partir des graines de cumin noir, selon différents procédés d’extraction qui modifient sa composition précise. Globalement, elle contient plus de 95% d’acides gras, dont les trois quarts sont des acides Ω6 et Ω9.
Sa composition en acides gras ne lui permet pas de prétendre à un effet anti-inflammatoire particulier.

Les acides gras (AG) sont une grande famille de lipides (les molécules grasses) composés d’une « tête » acide et d’une « queue » de carbones, plus ou moins longue selon l’AG. Ils sont divisés en AG saturés (une ligne « simple » de carbones) ou en AG insaturés (une ligne « complexe » de carbone, provoquée par les insaturations qui sont des double-liaisons entre deux carbones).
D’un point de vue nutritionnel, les AG insaturés (souvent appelés AG Ω suivi d’un chiffre) sont considérés comme meilleurs pour la santé que les AG saturés. Les Ω3 et les Ω6 sont impliqués dans la santé cardiovasculaire et sont bénéfiques s’ils font partie de l’alimentation à un ratio Ω6/Ω3 spécifique.
| Acide stéarique (AG saturé) ![]() | Acide oléique (AG mono-insaturé, Ω9) ![]() |
| Acide linoléique (AG poly-insaturé, Ω6) ![]() | Acide linolénique (AG poly-insaturé, Ω3) ![]() |
L’acide linoléique (Ω6) est un précurseur de l’acide arachidonique, et l’acide linolénique (ALA, Ω3) est lui un précurseur de l’acide eicosapentaénoïque (EPA) et de l’acide docosahexaénoïque (DHA).
Ces AG aux noms barbares sont eux-mêmes précurseurs des eicosanoïdes, des molécules essentielles au bon fonctionnement du corps et impliqués dans les processus inflammatoires. C’est pour cette raison que les AG insaturés sont régulièrement étudiés dans les maladies impliquant ces processus inflammatoires, en particulier les Ω3 EPA et DHA.

L’huile de nigelle contient également de la thymoquinone en faibles quantités.
La thymoquinone est connue pour avoir une action similaire aux inhibiteurs de la pompe à protons (comme l’oméprazole) à des doses similaires.
Chez les rongeurs, 10 à 20 mg/kg de thymoquinone injectée avait les mêmes effet que la même quantité d’oméprazole. Son mécanisme d’action étant similaire, la thymoquinone a également les mêmes effets secondaires et les mêmes précautions d’emploi.
Cependant, ni l’huile de nigelle ni la thymoquinone n’ont été étudiées chez le cheval.
Biodisponibilité de la thymoquinone
Au vu des nombreuses propriétés intéressantes de la thymoquinone, elle a été très étudiée pour être administrée par voie orale.
Avalée pure chez le lapin, elle a une biodisponibilité de 57 % (ce qui signifie que seulement 57 % de la thymoquinone avalée se retrouve effectivement dans le sang, prête à être efficace).
Il est intéressant de noter que des formulations à base de nano-goutelettes d’huile sont développées pour améliorer cette biodisponibilité.
A titre comparatif, l’oméprazole a une biodisponibilité de 60 % sur un traitement répété chez l’humain.
Il faut cependant noter que la biodisponibilité n’est pas parfaitement transposable d’une espèce à une autre. Dans le cas de l’oméprazole, la biodisponibilité est comprise entre 10 et 20 % chez le cheval, ce qui explique les différences de doses administrées.
Aucune étude sur la thymoquinone n’ayant été réalisée chez le cheval, il est impossible de connaître sa biodisponibilité réelle.
On peut postuler que l’administration d’une quantité similaire d’oméprazole ou de thymoquinone aurait un effet pharmacologique similaire sur l’ulcère gastrique du cheval, soit entre 1 et 4 mg/kg selon l’objectif thérapeutique (prévention ou traitement).
Concentration de la thymoquinone dans l’huile de nigelle
Comme dit plus haut, la quantité de thymoquinone dans l’huile de nigelle est hautement dépendante du mode d’extraction (facteur de 3 à 4).
Le fabricant ne précise ni le mode d’extraction de l’huile utilisée dans le complément, ni la teneur en thymoquinone : il est donc compliqué de présumer de sa concentration.
Une huile de nigelle extraite par pression à froid contient en moyenne 1.78 mg/mL de thymoquinone, tandis qu’une huile de nigelle extraite par un fluide supercritique en contient 6.37 mg/mL en moyenne.

Il existe un grand nombre de méthodes pour extraire de l’huile d’une graine. Toutes ne sont pas applicables à toutes les graines, mais voici quelques exemples utilisés pour la nigelle.
L’extraction par un solvant implique généralement une chaleur extrême qui dégrade les composants présents. Il est peu probable qu’elle soit utilisée pour obtenir un ingrédient actif.
L’extraction par pression à froid est plus courante, même si sa rentabilité est assez faible. On écrase les graines mécaniquement à température ambiante, puis on sépare les fibres de l’huile avec un filtre papier.
L’extraction par un fluide supercritique (généralement du CO2) est idéale : elle préserve les composants de l’huile et améliore le rendement, mais cette technique est plus coûteuse (et donc généralement mise en avant dans les communications marketings).
On écrase les graines séchées, puis l’huile est extraite dans un contenant fermé à haute pression et sous un flux continu de CO2 liquide.
Posologie théoriquement efficace de la thymoquinone
Le complément ne présente qu’une allégation de « confort gastrique », on va donc postuler qu’il recherche une activité préventive chez un cheval sain qui serait soumis ponctuellement à des facteurs de risques d’ulcère gastrique.
La posologie de l’oméprazole en prévention de l’ulcère gastrique du cheval est de 1 mg/kg (soit 500 mg d’oméprazole pour un cheval de 500 kg).
Si on reprend les différents postulats énoncés ci-dessus, il faudrait 500 mg de thymoquinone pour retrouver une efficacité similaire.
A partir de toutes les différentes hypothèses formulées, voici un récapitulatif du calcul effectué pour connaître la quantité de complément à donner pour être théoriquement efficace sur la prévention des ulcères gastriques :
| Quantité de complément théoriquement efficace | Concentration en thymoquinone de 1.78 mg/mL (Pression à froid) | Concentration en thymoquinone de 6.37 mg/mL (Fluide supercritique) |
| Si huile de nigelle pure | 281 mL | 78 mL |
| Si quantité d’huile de nigelle = 10 % | 2 800 mL | 785 mL |
| Si quantité d’huile de nigelle = 3,2 % | 8 778 mL | 2 453 mL |
Même dans le cas d’une huile de nigelle pure extraite par fluide supercritique, il faudrait 78 mL pour atteindre cette dose préventive théoriquement efficace.
Diluée dans le complément, il faut pratiquement donner 1 L par jour au cheval pour espérer voir un effet protecteur sur l’estomac du cheval…
On voit donc que si l’ingrédient est prometteur, les doses proposées dans le complément sont potentiellement insuffisantes pour montrer une efficacité clinique significative.
En effet, la recommandation affichée est de 120 mL quotidiennement, ce qui apporte au mieux 12 mL d’huile de nigelle, qui contient entre 21 et 76 mg de thymoquinone…
Argiles
Le complément comporte environ 20 % d’argiles, dont de la bentonite, de l’illite-montmorillonite-kaolinite et de la clinoptilolite d’origine sédimentaire.
| Argile | Composition | Qualités thérapeutiques |
| Bentonite | Montmorillonite (smectite) | Effet protecteur |
| Illite-montmorillonite-kaolinite | Illite | Effet protecteur |
| Montmorillonite (smectite) | Effet protecteur | |
| Kaolinite | Effet protecteur | |
| Clinoptilolite | Clinoptilolite (zéolite) | Effet protecteur si purifiée |
Si certaines des argiles utilisées ici ont pu montrer une efficacité contre les saignements provoqués par un ulcère gastrique chez l’humain avec une dose de 30 à 40 mL d’une suspension d’argile, ou la formation d’un film protecteur chez le rat (75 mg d’argile/kg de poids vif du rat) et chez l’humain (900 mg), son efficacité chez le cheval semble reposer sur une habitude d’utilisation plutôt que sur une démonstration scientifique.
Si on fait un calcul rapide, la dose de complément recommandée de 60 mL deux fois par jour représente 13,41 g d’argiles par prise. Cela correspond à une potentielle dose efficace pour former un film protecteur.
Cependant, cette dose efficace est renouvelée entre 4 et 8 fois par jour chez l’humain pour obtenir un soulagement durable des symptômes. Difficile de faire de même chez le cheval d’un simple point de vue logistique…
Il est important de noter par ailleurs que toutes les argiles ont une adsorption non-spécifique, ce qui veut dire qu’elle est susceptible de tout accrocher : les mycotoxines, les nutriments, les vitamines, les médicaments… et donc les composés actifs du complément.

L’argile fait partie des phyllosilicates : ses molécules sont organisées en cristaux, des structures 3D organisées en formes reproduites à l’infini et qui s’organisent en feuillets.
Chaque feuillet comporte une couche de pyramides (tétraèdres), puis une couche d’octaèdres, une nouvelle couche de tétraèdres et un espace libre, avant le feuillet suivant. Cette organisation lui permet d’adsorber (accrocher entre les feuillets) plein de composés différents comme les bactéries, les virus…

Quelle est la différence entre absorption et adsorption ? L’une fait rentrer un composé dans un volume, tandis que l’autre le garde à sa surface.
Quand on aBsorbe de la confiture, elle rentre DANS notre organisme : on la mange ; quand on aDsorbe de la confiture, elle reste SUR notre organisme : elle est collée à nos doigts par exemple !
Fructo-OligoSaccharides (FOS)

Même si le fabricant ne les mentionne pas comme élément efficace de sa composition, je profite de la présence des FOS pour éclaircir un point important sur leur rôle dans les ulcères gastriques et la santé digestive de manière générale…
Les FOS sont des prébiotiques : la nourriture du microbiote, ces micro-organismes qui vivent dans les intestins, la peau, les muqueuses et un peu partout chez les animaux.
Il existe un microbiote gastrique, qui vit et se plait dans les conditions acides très spécifiques de l’estomac.
Il a longtemps été postulé que l’administration de FOS pouvait favoriser l’équilibre du microbiote de l’estomac et donc réduire l’apparition d’ulcères gastriques (provoqués à 90 % par une infection bactérienne chez l’humain).
Il est important de noter ici que depuis 2012, il est interdit de commercialiser des FOS avec une allégation de « santé intestinale » ou de « confort intestinal » pour l’humain, car les données scientifiques ne permettent pas de confirmer ces allégations.
Les données scientifiques actuelles chez le cheval ne montrent pas de lien entre ulcères gastriques et prolifération d’une bactérie comme chez l’humain.
Les ulcères gastriques du cheval sont provoqués par un ensemble de facteurs anatomiques, physiologiques et environnementaux. La pertinence des FOS est donc immédiatement réduite de ce point de vue pour soulager l’ulcère gastrique chez le cheval.
Des études se sont tout de même intéressé à l’impact des FOS sur la santé gastrique du cheval. Ces études ont constaté que les FOS étaient rapidement dégradées en acide butyrique dans l’estomac du cheval. L’acide butyrique a montré une action délétère sur la muqueuse glandulaire et la muqueuse squameuse de l’estomac du cheval, ce qui les rend plus à risque de développer un ulcère.
De manière générale, si les FOS sont potentiellement intéressantes pour le microbiote intestinal, ils doivent être maniés avec précaution chez le cheval, et ne devraient pas être introduits dans un objectif de soulager un ulcère gastrique.
Rapport efficacité/coût

De tout ce qui a été mentionné ci-dessus, on peut conclure que si ce complément présente une composition intéressante au premier abord, son efficacité clinique sur un ulcère gastrique avéré n’est pas démontrée.
L’efficacité attendue en prévention est discutable : elle tiendrait surtout de la présence (renouvelée plus régulièrement que recommandé) des argiles en film protecteur de la paroi gastrique.
Le fabricant mettant en avant le sérieux scientifique et l’expertise vétérinaire de l’entreprise, il est possible qu’ils aient réalisé une étude clinique sur le produit, à laquelle je n’ai à ce jour pas accès.
Alors s’il n’est pas susceptible d’être significativement efficace aux doses recommandées, pourquoi est-ce qu’il est autant utilisé ?
Un des éléments majeurs qui entrent en jeu dans les soins à nos animaux, et en particulier pour les chevaux ulcéreux… C’est le coût associé aux traitements.
C’est là que ce complément change la donne ! Si on suit la recommandation de 120 mL/jour pour un cheval de 500 kg, le coût est de 2,57 €/jour pour un protocole de prévention.
En comparaison, le leader du marché de l’oméprazole équin est à 8,21 €/jour pour les mêmes objectifs préventifs.
De quoi donner envie de remplacer un médicament par un complément !
Sauf que…
Si l’oméprazole a dû démontrer scientifiquement son efficacité dans la prévention des ulcères gastriques à une dose de 1 mg/jour, et donc que ce coût de 8,21€/jour vient avec son lot de garanties d’une protection efficace…
Ce complément n’a (à ma connaissance) pas fait l’objet d’une étude d’efficacité similaire, et les composés présents ne semblent pas suffisants pour offrir une protection efficace aux doses recommandées.
Ainsi, si on donne le complément 4 fois par jour pour obtenir un effet « pansement gastrique » plus durable, le coût passe à 5,14 €/jour et si on souhaite avoir un effet significatif de la thymoquinone, le coût passe alors a minima à 27,26 €/jour !
De quoi se questionner sur la pertinence de cet investissement pour la santé de votre animal ou de votre porte-monnaie… Surtout qu’il est possible d’atteindre ces doses efficaces pour un coût journalier raisonnable !
Ça vous intéresse ? Alors je vous invite à réserver votre bilan pour enfin mettre votre argent dans des produits réellement efficaces pour votre animal !







